La Russie racontée par sa forêt
Publié en avril 2026. Par Michel André.
Hantée par des créatures maléfiques ou fantastiques, la plus grande forêt du monde occupe une place centrale dans l’histoire et la littérature russes. Elle est aujourd’hui en danger.
De la frontière polonaise à Vladivostok, de la mer Baltique aux montagnes du Caucase et du cercle arctique aux steppes de l’Asie centrale, la forêt couvre la moitié du territoire de la Russie. Avec un cinquième de la surface boisée de la Terre, la forêt russe est la plus grande du monde. Dans l’histoire du pays, dans sa culture et l’imagination de ses habitants, elle joue un rôle central. Affectivement attachés à elle, les Russes l’ont célébrée dans leur littérature. Mais ils l’ont aussi exploitée pour ses richesses et détruite à des fins économiques ou militaires, tout en s’employant à la protéger et à la restaurer là où elle avait disparu. La forêt a également servi de protection contre les invasions et de refuge pour tous ceux qui cherchaient à échapper à leurs ennemis ou au pouvoir de l’État.
Dans The Oak and the Larch, Sophie Pinkham raconte cette histoire complexe. Les deux arbres cités dans le titre sont emblématiques. Essence très présente dans les forêts de la Russie européenne, symbole de force et de longévité, le chêne (oak) occupe une place de choix dans l’imagination slave. Un des rares résineux à perdre ses aiguilles, le mélèze (larch) est, avec le pin, le sapin, l’épicéa et le bouleau, l’arbre typique de la taïga, l’immense forêt sibérienne.
L’image traditionnelle de la forêt russe plonge ses racines dans le lointain passé préchrétien de la région, transmis par la mythologie, le folklore et les légendes. Aux yeux des premiers Slaves, à côté de dangers réels (les ours, les loups, des hommes sauvages ou hostiles), la forêt était hantée par des créatures maléfiques ou fantastiques comme la sorcière Baba Yaga, censée vivre dans une hutte mobile perchée sur deux pattes de poulet et dévorer les enfants, ou le Liéchi, esprit des bois gardien de la forêt, qu’il convenait d’apaiser ou d’éviter. En termes pratiques, elle fut d’abord une source de revenus substantiels sous la forme du commerce des fourrures (hermine, zibeline, renard, écureuil) que les populations de Russie occidentale se procuraient auprès des trappeurs des tribus nomades sibériennes pour les vendre dans l’Europe entière.
Lorsque les Mongols envahirent l’Europe orientale au XIIIe siècle, les forêts servirent souvent de barrières de protection : « Les Mongols étaient tout-puissants tant qu’ils galopaient à travers la steppe. Mais dès qu’ils étaient arrêtés par des forêts ou des tourbières […], ils étaient des hommes ordinaires. Les forêts et les marécages devinrent donc l’une des meilleures défenses contre la Horde. » Cela n’empêcha pas Kiev, puis Moscou, de tomber entre leurs mains. La période de troubles sanglants et de pillages qui suivit, évoquée dans le film d’Andreï Tarkovski Andreï Roublev, ne prit fin qu’avec la dissolution du gigantesque empire mongol.
La chute du Khanat de Sibir sous les coups des Cosaques engagés par le tsar Ivan le Terrible marqua le début de la conquête de la Sibérie par la Russie. La colonisation de la région se traduisit par une rapide déforestation qui, parce qu’elle mettait en danger le commerce des fourrures, contraignit les autorités à réagir : « En 1683, l’Office sibérien donna ordre aux gouverneurs […] d’arrêter de couper ou brûler les forêts sur les territoires de chasse à la zibeline, sous peine de mort. »
Un siècle plus tard, Pierre le Grand inaugurait une véritable politique de gestion rationnelle de la forêt russe. Résolument tourné vers l’Europe, décidé à hisser la Russie au niveau des vieilles nations du continent, il entendait doter le pays d’une puissante marine de guerre. Une énorme quantité de bois était nécessaire : « Exceptionnellement dur et résistant au feu, le chêne bicentenaire était le bois préféré pour les coques des navires de guerre. Le mélèze et le pin étaient utilisés pour les plus petits bateaux […] ; des pins centenaires étaient employés pour les mâts. Pour faire un navire de guerre, il fallait de 4 000 à 10 000 chênes. » Un système de protection des forêts fut donc mis en place, interdisant l’abattage des chênes, des érables, des ormes, des mélèzes et des pins au-dessus d’une certaine taille. Plutôt que de s’inspirer de la méthode de Colbert pour la flotte de Louis XIV, basée sur l’idée de laisser les forêts se régénérer dans leur diversité, Pierre le Grand choisit de confier la gestion des siennes à des forestiers allemands, partisans de la plantation d’arbres d’une seule espèce en rangs ordonnés.
L’impératrice Catherine encouragea, avec un succès mitigé, la privatisation des forêts. À l’occasion du troisième partage de la Pologne entre la Russie, la Prusse et l’empire des Habsbourg, elle annexa au territoire du pays la forêt primitive de Białowieża, alors terrain de chasse des rois de Pologne. Et c’est elle qui lança la campagne de conquête du Caucase. La guerre en bonne et due forme menée par trois de ses successeurs intervint au moment où, à l’aube du romantisme, les sentiments d’admiration envers la nature et de ferveur nationale étaient au plus haut et souvent associés. Pouchkine, dans son poème Le Prisonnier du Caucase, et Lermontov, dans son roman Un Héros de notre temps, s’extasient à la fois devant la sauvage beauté des paysages du Caucase et l’éclatante victoire des Cosaques sur les tribus tchétchènes. Le paradoxe est que cette guerre, à côté d’épouvantables massacres, accéléra la destruction des forêts de la région, déjà bien entamée du fait de la colonisation. Un des soldats engagés dans les rangs russes était Léon Tolstoï. Choqué par la violence des combats et l’abattage délibéré des arbres pour empêcher l’ennemi de se dissimuler, il devint pacifiste et un ardent défenseur de la forêt. Cela ne l’empêcha pas de vendre une partie des terres familiales couvertes de bois pour éponger ses dettes. Mais lorsque le succès vint, plein de remords, il utilisa les droits d’auteur de Guerre et Paix pour acheter et faire croître 50 000 plans de bouleaux et de sapins.
Dans plusieurs de ses histoires, Ivan Tourgueniev, que la déforestation de sa région natale troublait, célèbre la beauté des paysages en train de disparaître en même temps qu’il plaide pour l’émancipation des populations pauvres des campagnes. Son recueil de nouvelles Mémoires d’un chasseur « combine une description lyrique, lapidaire, scientifiquement exacte des paysages naturels de la Russie et un tableau plein de compassion du sort des serfs et des paysans ». La « question des forêts » ne laissait pas non plus indifférent Anton Tchekhov. Le compte rendu qu’il fit de son voyage jusqu’à l’île de Sakhaline, entrepris pour étudier les conditions de vie des prisonniers de la colonie pénitentiaire qui y était établie, le montre rassuré sur le destin de la forêt sibérienne, que son gigantisme, pensait-il, protégerait toujours. Mais dans une pièce écrite peu avant son départ, d’où il allait tirer plus tard Oncle Vania qui le consacra comme dramaturge, s’exprimaient ses inquiétudes au sujet des forêts russes européennes qui gémissent sous les coups de hache.
On trouve aussi de belles pages sur la forêt sous la plume du journaliste et militant socialiste Vladimir Korolenko, dont l’opposition au tsarisme lui valut cinq ans d’exil en Sibérie. Cette saisissante description d’une pinède, par exemple, dans La Forêt murmure. Contes d’Ukraine et de Sibérie : « Il y avait toujours un son dans cette forêt – régulier, lancinant, comme les harmoniques d’une cloche lointaine, paisible et indistinct, comme un chant silencieux, comme de faibles souvenirs du passé. [...] Les grands pins centenaires, avec leurs puissants troncs rouges, se dressaient en rangs serrés, leurs épaisses cimes vertes pressées les unes contre les autres, s’élançant vers le ciel. En dessous, l’air était immobile et embaumait la résine. »
De 1868 à 1908, la Russie a perdu 14 % de ses forêts, en partie du fait de l’intensification de l’exploitation agricole des terres consécutive à l’émancipation des serfs, en partie en raison du développement du chemin de fer, plus particulièrement de la construction du Transsibérien. La mise en œuvre de ce chantier pharaonique impliquait d’importants travaux de cartographie, complétant le travail réalisé par le géographe et anarchiste communiste Petr Kropotkine dans les années 1860. Ils furent notamment exécutés par l’officier-topographe de l’armée russe, explorateur et naturaliste Vladimir Arseniev. Sophie Pinkham consacre tout un chapitre au récit de ses expéditions dans la taïga, qu’il a racontées de manière un peu romancée dans Dersou Ouzala, ainsi intitulé d’après le nom du guide censé l’avoir accompagné, personnage composite fabriqué à partir de la personne réelle et de plusieurs autres guides.
Durant la guerre civile qui suivit la révolution d’Octobre de 1917, la Sibérie fut la dernière partie de la Russie à tomber entre les mains de l’Armée rouge. La taïga servit d’abri à des opposants au régime communiste : paysans, bandits, indigènes ou anciens prisonniers. Les débuts de l’ère soviétique, observe Pinkham, se caractérisèrent par « une tension entre prométhéisme et souci de conservation ». Mais avec l’arrivée au pouvoir de Staline, « l’hyper-exploitation de la forêt prit place à côté de la collectivisation de l’agriculture ». Staline embrassait le credo formulé par son rival Trotski dans Littérature et révolution : « La disposition actuelle des montagnes et des rivières, des champs et des prairies, des steppes, des forêts et des rivages, ne peut d’aucune façon être considérée comme définitive. […] L’homme va [...] corriger la nature. Il va rebâtir la terre, sinon à son image, en tous cas à son goût. » Dans cet esprit, le dictateur lança dans les années 1940 un titanesque plan de forestation visant à transformer des dizaines de milliers de kilomètres carrés de steppe en forêts luxuriantes. Placé sous la houlette de l’agronome charlatan Trofim Lyssenko, ce projet n’avait aucune chance d’aboutir. À la mort de Staline, en 1953, il fut abandonné. La même année, sous le titre La Forêt russe, l’écrivain Leonid Leonov publia un roman associant le plaidoyer pour la forêt et l’attachement à la tradition nationale d’une manière qui allait influencer les générations suivantes d’intellectuels militant pour la défense de l’environnement, par exemple son confrère sibérien Valentin Raspoutine.
Si vaste qu’elle soit, la forêt russe est aujourd’hui en danger. De 2001 à 2023, le pays a perdu 11 % de son couvert forestier en raison notamment de la multiplication des incendies. La forêt sibérienne est aussi menacée par la déforestation illégale et par l’exploitation minière du diamant, du cuivre, du nickel et de l’or. Mais la forêt russe continue à jouer son rôle historique. Soldats ukrainiens et russes combattent dans les conditions et les lieux où se sont affrontés l’Armée rouge et les troupes allemandes durant la Seconde Guerre mondiale, avec les arbres pour alliés ou pour ennemis. Pour échapper à la mobilisation et l’envoi sur le front ukrainien, des membres des communautés indigènes sibériennes se sont enfuis dans la taïga. La nature persiste par ailleurs à reprendre ses droits. Un an après la destruction, par l’Ukraine, du barrage de Kakhovka pour bloquer l’offensive de l’armée russe, des saules et des peupliers avaient déjà poussé dans ce qui avait été son réservoir. Et dans la « zone d’exclusion » créée autour des ruines de la centrale nucléaire de Tchernobyl, la couverture d’arbres s’est agrandie et est plus variée et robuste qu’avant le dramatique accident qui s’y est produit.
