Incroyable cerveau
Publié dans le magazine Books n° 29, février 2012.
Onzième livre d’Oliver Sacks, L’Œil de l’esprit applique fidèlement la recette qui, depuis la publication de L’Éveil, en 1973, a permis d’asseoir la grande popularité de son auteur. Chacun des courts récits dont l’ouvrage se compose a pour héros l’un des patients de Sacks, dont on suit le combat quotidien contre une grave maladie neurologique. On fait ainsi la connaissance du théologien John Hull, qui glisse progressivement vers ce qu’il appelle la « cécité profonde », ou de Howard Engel, un auteur de romans policiers qui se réveille un matin incapable de lire…
Onzième livre d’Oliver Sacks, L’Œil de l’esprit applique fidèlement la recette qui, depuis la publication de L’Éveil, en 1973, a permis d’asseoir la grande popularité de son auteur. Chacun des courts récits dont l’ouvrage se compose a pour héros l’un des patients de Sacks, dont on suit le combat quotidien contre une grave maladie neurologique. On fait ainsi la connaissance du théologien John Hull, qui glisse progressivement vers ce qu’il appelle la « cécité profonde » (lire « Au pays des aveugles », Books, n° 23, juin 2011, p. 44), ou de Howard Engel, un auteur de romans policiers qui se réveille un matin incapable de lire (il a l’impression que son journal est écrit en serbo-croate) mais, étrangement, toujours capable d’écrire. Autre cas étonnant, celui de Pat, une femme extrêmement sociable et volubile, qui se retrouve brusquement aphasique.
« Pour ceux qui se demandent comment Sacks parvient à rencontrer de telles personnes, écrit Annie Murphy Paul dans le New York Times, il apparaît bien vite évident que bon nombre de ses patients l’ont trouvé car ils se sont reconnus dans ses récits, avant de devenir à leur tour les personnages d’une nouvelle série d’histoires. » Cette méthode a d’ailleurs attiré sur Sacks les foudres de certains critiques, qui se plaisent à le surnommer, en référence au titre d’un de ses ouvrages, « l’homme qui prenait ses malades pour une carrière littéraire ».
Dans chacun des cas étudiés, l’auteur met l’accent sur les mécanismes neurologiques de compensation qui permettent au patient de gérer son handicap. Pat, loin de se résigner au mutisme, découvre qu’« il est possible de contourner le langage articulé et de développer à sa place un riche vocabulaire gestuel », relève Sue Halpern dans la New York Review of Books. De même, Howard Engel, obligé de reprendre à zéro l’apprentissage de la lecture, parvient à ressusciter sa connaissance des mots grâce à sa mémoire musculaire, mettant « à contribution ses doigts, et même sa langue, pour dessiner la forme de chaque lettre sur une page, dans l’air ou contre son palais ».
Mais la tonalité généralement optimiste de ces récits s’assombrit nettement lorsqu’un nouveau personnage entre en scène : Oliver Sacks lui-même. « En 2006, sans signes avant-coureurs, un trou commença à se former dans son champ de vision. Soudain, une partie du monde qu’il savait exister n’était plus là. Peu après, on lui diagnostiqua un mélanome oculaire : une tumeur à l’œil droit », raconte Halpern. C’est alors un nouveau livre qui commence. Présentées sous la forme d’un journal, les notes de Sacks sur l’évolution de son mal sont parfois terribles, comme lorsqu’il avoue sentir au fond de lui, et alors même qu’il sait être entre les meilleures mains, un enfant terrifié qui appelle au secours. Pourquoi cette rupture de ton, et ce passage à l’autobiographie ? Pour Annie Murphy Paul, c’est pour l’auteur une manière de nous enseigner quelque chose de plus : malgré la résilience du cerveau, « perdre quelque chose est douloureux, peu importe ce qui le remplace ».