Le Brésil dans la Seconde Guerre mondiale

Après un semblant de démocratie, le Brésil de Getúlio Vargas s’enferma dans la dictature en 1937 et resserra ses liens avec l’Allemagne nazie et l’Italie mussolinienne. À Rio, malgré la censure, la vie culturelle n’en était pas moins intense et bientôt l’influence des États-Unis l’emporta sur celle de l’Allemagne, contre laquelle le Brésil entra finalement en guerre.


Le président américain Franklin D. Roosevelt et le président brésilien Getúlio Vargas photographiés à bord de l’USS Humboldt dans le port de la rivière Potengi, à Natal, en janvier 1943. © Domaine public

Ruy Castro raconte l’histoire du Brésil durant la Seconde Guerre mondiale et les cinq années qui l’ont précédée. Rio de Janeiro était alors la capitale du pays. Au moment où le récit débute, 1935, le Brésil vivait depuis un an sous un régime formellement démocratique après l’adoption d’une nouvelle Constitution à l’initiative du président Getúlio Vargas, arrivé au pouvoir en 1930 grâce à un coup d’État. Établissant le suffrage universel et accordant des droits aux travailleurs, elle renforçait aussi l’exécutif et les pouvoirs de l’État. Les tensions sociales étaient vives et le pays tiraillé entre deux factions politiques. D’un côté, l’Action intégraliste brésilienne (AIB), mouvement nationaliste, corporatiste et anticommuniste inspiré par le fascisme italien. Son théoricien était le journaliste et politicien Plínio Salgado et ses militants paradaient dans les rues vêtus, en guise d’uniforme, des « chemises vertes » qui leur valurent leur surnom. Très présent dans les forces armées, les sphères gouvernementales et certains milieux culturels, le mouvement valorisait le métissage, dans lequel il voyait le moyen de créer un peuple brésilien par la dissolution des populations indienne et noire. 


Face à lui se dressait l’Alliance nationale de libération (ANL), qui rassemblait des socialistes, sociaux-démocrates, communistes, libéraux et réformistes unis dans l’hostilité au fascisme. Le Parti communiste était illégal et minuscule. Surestimant ses forces, le Komintern (l’Internationale communiste) l’encouragea à opérer un coup d’État, qui fut impitoyablement réprimé. Le leader de l’insurrection, Luís Carlos Prestes, un homme politique brésilien converti au communisme revenu clandestinement au Brésil après un séjour à Moscou, fut arrêté et condamné à une longue détention. L’agent du Komintern Arthur Ewert et sa femme furent torturés et emprisonnés. Prenant prétexte du soulèvement, Vargas lança une campagne de répression et de censure dont furent victimes les écrivains Graciliano Ramos et Jorge Amado, qui furent incarcérés.   


En 1937, invoquant la menace d’un complot imaginaire visant à le renverser, Getúlio Vargas suspendit la Constitution et instaura un régime dictatorial. À l’imitation de celui établi quatre ans auparavant au Portugal par António Salazar, il fut baptisé Estado Novo. Au départ, l’AIB supporta le gouvernement, mais Plínio Salgado ne manquait pas d’ambitions personnelles et Vargas se méfiait de la popularité de son mouvement. Après avoir utilisé les intégralistes pour se débarrasser des communistes, il se débarrassa d’eux pour gouverner seul, saisissant l’occasion d’une tentative de putsch de leur part en 1938 pour dissoudre le mouvement et s’arroger des pouvoirs illimités. 


L’Estado Novo était un régime corporatif – les travailleurs y étaient protégés mais les syndicats dépendaient de l’État – et répressif : la police politique, sous la direction du féroce Filinto Müller, pratiquait les exécutions sommaires et la torture. Mais la censure n’était pas totale. À Rio, des dizaines de journaux et de revues existaient, dans lesquels publiaient des écrivains conservateurs et libéraux, mais aussi de gauche comme Jorge Amado, Graciliano Ramos, Carlos Lacerda ou Carlos Drummond de Andrade. Leurs livres paraissaient chez le libraire et éditeur José Olympio, qui, à côté des recueils de discours de Getúlio Vargas et d’ouvrages de Plínio Salgado, en publia notamment de Ramos et d’Amado, le premier lorsqu’il était encore en prison et le second quand il venait d’en sortir. 


La presse était contrôlée par le Département de la presse et de la propagande (DIP), placé sous l’autorité d’un ancien journaliste qui avait toute la confiance de Vargas, Lourival Fontes. Le DIP interdisait aux journaux l’utilisation de certaines expressions (le mot « dictature » était prohibé). Il imposait la publication des textes officiels et de reportages sur le président ou ses collaborateurs les plus proches : « Les revues mensuelles faisaient l’objet d’une attention particulière. Aucune ne pouvait publier moins de quatre articles sur Getúlio par numéro. » Une autre mission du DIP était de mettre le folklore brésilien et les traditions de la culture populaire au service de la cause nationale et de l’image du pays. La bossa nova, la capoeira et la chanteuse Carmen Miranda, qui fit carrière aux États-Unis, en devinrent les symboles. Lourival Fontes fit aussi rebaptiser de nombreuses rues, places et avenues d’après le nom de Getúlio Vargas. Il signa un accord de coopération culturelle luso-brésilien avec António Ferro, le chef de la propagande de Salazar. 


Pour des raisons démographiques autant que de proximité idéologique, le Brésil entretenait des liens étroits avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Plus de 2 millions d’Allemands résidaient au Brésil, dont 20 000 à Rio. En 1936, la capitale brésilienne fut la destination du premier vol commercial du Zeppelin Hindenburg, qui effectua dans les cinq mois suivants sept voyages entre Rio et Francfort. Radio Berlin transmettait quotidiennement des programmes à destination du Brésil, et les films de propagande hitlérienne arrivaient régulièrement dans le pays par l’intermédiaire d’une filière de la compagnie Lufthansa, très présente au Brésil avec 800 membres du personnel et 28 avions et hydravions. En 1939, Rio fut aussi la destination du premier vol transatlantique commercial italien de la LATI (Lignes aériennes transcontinentales italiennes). Avant sa dissolution, le mouvement intégraliste avait reçu un soutien financier de l’Italie à l’initiative de Galeazzo Ciano, le ministre des Affaires étrangères de Mussolini. 


Lorsque l’entrée en vigueur des lois raciales obligea les juifs à fuir l’Allemagne, puis l’Europe occupée, le ministère des Affaires étrangères brésilien adopta des dispositions restrictives et ambigües laissant une grande marge d’interprétation aux consuls pour l’octroi de visas. À Hambourg, le consul adjoint Guimarães Rosa choisit de fermer les yeux sur les activités d’un de ses collaborateurs qui faisait sortir des juifs illégalement du pays. L’ambassadeur du Brésil à Paris puis Vichy, un Carioca nommé Luiz Martins de Souza Dantas, se promenait avec, en poche, des formulaires de visa qu’il signait même lorsque le pays de destination n’était pas le Brésil. Lorsque le ministre des Affaires étrangères suspendit complètement les visas pour les juifs, il continua, en antidatant sa signature.


Beaucoup de réfugiés européens s’établirent durant ces années à Rio ou passèrent par la ville. L’homme de théâtre français Louis Jouvet, par exemple, qui refusait les conditions que lui imposaient les autorités d’occupation allemandes pour travailler ou l’actrice Renée Falconetti, qui avait un fils juif, sur les conseils du metteur en scène brésilien Alberto Cavalcanti. Et deux écrivains célèbres : Georges Bernanos, écœuré par la lâcheté des dirigeants européens, et Stefan Zweig, chassé par le nazisme. Le premier s’installa à Barbacena et le second à Pétrópolis, où il se suicida avec sa femme Lotte peu après une brève rencontre avec Bernanos. 


À partir de 1940, les États-Unis, parce qu’ils étaient en quête de nouveaux marchés d’exportation et cherchaient à contrer l’influence de l’Allemagne et de l’Italie en Amérique du Sud, commencèrent à s’intéresser beaucoup au Brésil. Sous l’impulsion du milliardaire du pétrole Nelson Rockefeller, des programmes d’échanges culturels furent lancés dans le contexte général de la politique de « bon voisinage » de F. D. Roosevelt. En 1941, Walt Disney débarqua à Rio avec des dizaines de scénaristes, dessinateurs et techniciens. D’une tournée à travers le continent, ils ramenèrent le matériel nécessaire pour la réalisation de deux dessins animés, Saludos Amigos et Les Trois Caballeros, et pour la création du personnage du perroquet Zé Carioca, censé représenter le Brésilien typique : gai, bavard, chaleureux, amateur de samba, de bossa nova et de football. La même année, Rockefeller convainquit Orson Welles de tourner un film documentaire sur le Brésil. Mais avec Orson Welles, proverbialement dépensier, rien n’était jamais facile et le gouvernement brésilien n’appréciait pas son obstination à filmer des favelas, des taudis, des pauvres gens et des pêcheurs misérables. Le projet n’aboutit pas et figure dans la longue liste des films inachevés du réalisateur. 


Durant un certain temps, Getúlio Vargas réussit à maintenir des relations avec l’Allemagne et les États-Unis, qu’il mettait en concurrence pour l’aider à réaliser ses deux grands objectifs : « l’industrialisation du pays, avec des crédits et du matériel pour la construction d’une usine sidérurgique [...], et un rééquipement radical de l’armée momifiée depuis 1914, avec l’achat de matériel moderne – avions, navires, munitions, véhicules. » Mais les U-Boots allemands se mirent bientôt à torpiller les navires brésiliens transportant des matières premières vers les côtes américaines, provoquant une véritable hécatombe dans la flotte marchande brésilienne. Beaucoup d’Allemands qui travaillaient à Rio pour Bayer, Merck, Siemens ou Telefunken étaient des espions. Observant les navires qui quittaient le port, ils transmettaient des informations sur leur tonnage, leur cargaison, leur destination et leur éventuel armement par radio, à l’aide de messages à l’encre invisible ou d’une technique réduisant la photo d’une page à la taille d’un point sur un i. Dans un premier temps, le Brésil interrompit ses relations avec les pays de l’Axe. Leurs ressortissants durent déclarer tous leurs biens et payer des taxes calculées en fonction de leur valeur. Les actifs qu’ils possédaient furent gelés et certaines compagnies expropriées sans compensation.  


Au mois d’août 1942, le Brésil déclara officiellement la guerre à l’Allemagne et l’Italie. Six mois plus tard, à l’occasion d’une rencontre de Getúlio Vargas et F. D. Roosevelt, il s’engageait militairement dans le conflit. À Rio, la paranoïa régnait, tant on craignait des bombardements par la marine et l’aviation du Reich. Des exercices d’alerte étaient régulièrement organisés, impliquant un couvre-feu. Des consignes de défense passive furent diffusées et un décret imposa, pour tous les édifices de plus de cinq étages et 1 200 mètres carrés de surface, la construction d’abris équipés de moyens de survie. Certains existent encore aujourd’hui et servent de garages souterrains. Comme le reste du Brésil, Rio dut faire face à des pénuries de matières premières, d’essence, de médicaments et de produits alimentaires. Le carnaval de Rio de 1943 fut le seul en plusieurs décennies à ne pas produire de morceau devenu un classique, faute de matériau pour presser les disques. 


La participation du Brésil à la guerre se traduisit notamment par la cession aux Alliés de la base aérienne et navale de Natal, qui leur permit de mieux contrôler les routes de l’Atlantique. Elle donna aussi lieu à l’envoi d’une force expéditionnaire brésilienne de 27 000 soldats qui, mal préparés mais s’entraînant avec une efficacité et une rapidité qui étonnèrent les officiers américains, participèrent à la campagne d’Italie. Ils reprirent notamment héroïquement aux Allemands la place forte de Monte Castello dans des conditions hivernales effroyables.  


La fin de la guerre fut aussi celle de l’Estado Novo, dont la philosophie et les principes de fonctionnement ne survécurent pas à l’engagement du Brésil aux côtés des démocraties occidentales. Getúlio Vargas quitta le pouvoir, pour y revenir cinq ans plus tard régulièrement élu, puis en être chassé et se suicider. En 1960, un de ses successeurs, Juscelino Kubitschek, fit de la ville nouvelle de Brasilia la capitale du Brésil. 

LE LIVRE
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Trincheira tropical: A Segunda Guerra Mundial no Rio de Ruy Castro, Companhia das Letras, 2025

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