Voyage nostalgique en Méditerranée antique

La plus grande mer intérieure du globe est le berceau de la civilisation occidentale. Un historien néerlandais de l’Antiquité revient sur les lieux qu’il a aimés et explorés soixante années durant.


Mosaïque antique représentant une trière romaine, conservée au musée du Bardo, à Tunis. © CC3.0, Mathiasrex

« Thalassa ! Thalassa ! » (La mer ! La mer !). L’exclamation sonne familièrement aux oreilles de tous ceux qui, au lycée, ont étudié l’Anabase de Xénophon. Ces deux mots sont d’ailleurs souvent le seul souvenir qu’ils gardent de cette œuvre, à côté de la mention fastidieusement répétée du nombre de parasanges – une mesure de distance représentant un peu plus de cinq kilomètres – parcourues à chaque étape par le groupe de soldats dont le livre narre les exploits. L’Anabase raconte l’histoire d’une troupe de mercenaires grecs, les « Dix-Mille », engagés en 401 av. J.-C. par le prince Cyrus le Jeune pour l’aider à chasser du trône de l’Empire perse son frère aîné Artaxerxés II. La mort du prétendant, lors de la bataille de Counaxa pourtant remportée par son armée, força les mercenaires à battre en retraite. À la suite de la capture et de l’exécution de leurs généraux, ils repartirent vers la Grèce sous le commandement de cinq chefs élus, parmi lesquels Xénophon, qui accompagnait l’expédition. 


La plus grande partie du récit est consacrée au voyage de retour des Dix-Mille : quelque 2 000 kilomètres, dont la moitié à travers des régions hostiles ou montagneuses au cœur de la Perse. « Thalatta ! Thalatta ! », ainsi que l’historien l’écrivait en dialecte attique, est le cri de joie poussé par les soldats lorsqu’ils aperçurent la mer Noire, alors appelée Pont-Euxin, et furent en vue de Trébizonde, une colonie grecque établie sur ses rives. Ils savaient qu’il leur restait à parcourir un long chemin avant d’être chez eux. Mais la mer qu’ils avaient en tête, suggère Fik Meijer, était la Méditerranée. 


La littérature sur l’histoire de la plus grande mer intérieure du globe, berceau de la civilisation occidentale, est abondante. Dans les premières pages de Thalassa, Fik Meijer rend hommage à l’œuvre de Fernand Braudel, une étude du bassin méditerranéen au XVIe siècle qui a fait date dans la compréhension des liens entre la géographie et l’histoire de la région, ainsi qu’au livre plus récent, tout aussi fameux, de David Abulafia : couvrant plusieurs millénaires, des premiers peuplements à nos jours, il se concentre sur l’histoire de la mer elle-même et de ceux qui la traversaient, en particulier les marchands. 


Historien de l’Antiquité, expert en archéologie sous-marine, le Néerlandais Fik Meijer s’intéresse à l’histoire des civilisations anciennes – les Phéniciens, les Carthaginois, la Grèce et la Rome anciennes – et aux traces qu’elles ont laissées sous la forme de monuments, de bâtiments, d’objets, d’outils et d’épaves de bateaux. Thalassa, qui reprend de nombreux éléments d’un livre précédent, De Middellandse Zee: Een persoonlijke geschiedenis, est le récit d’un voyage vagabond à travers la Méditerranée, l’évocation de quelques lieux visités par Meijer en une soixantaine d’années et des épisodes historiques qui leur sont associés. 


« Thalassa, rappelle-t-il, était aux yeux des Grecs la personnification de la Méditerranée, et plus encore le symbole du pouvoir divin de la mer. Sur les mosaïques gréco-romaines, Thalassa est représentée comme une femme adulte à demi immergée. Elle a des cornes semblables à des pinces de crabe et tient une rame de navire. Thalassa était admirée – car elle donnait vie à la mer poissonneuse – mais aussi crainte. » Dans une fable d’Ésope, un naufragé reproche à Thalassa d’avoir englouti son navire. La déesse lui répond qu’elle n’est pas la cause de son malheur : ce sont les vents qui ont agité la surface de ses eaux. 


Comme leurs successeurs au cours des siècles, les marins de l’Antiquité, lorsqu’ils préparaient un voyage, observaient attentivement la direction et la force des vents. Sur l’agora romaine d’Athènes se dresse la Tour des vents, une construction octogonale du 1er siècle av. J.-C. qui abritait une horloge. Ses faces sont ornées de bas-reliefs figurant les vents associés aux huit points cardinaux, dont la borée (vent du nord), l’euros (vent de l’est), le notos (vent du sud) et le zéphyr (vent de l’ouest). « Je me suis souvent tenu devant la Tour des vents, écrit Meijer, généralement au printemps ou en été, lorsque le soleil brillait de mille feux et que le vent était presque inexistant. À ces moments-là, mon attention se portait surtout sur l’esthétique de l’édifice : sur la variété des représentations des vents personnifiés. Mais lors d’une visite en décembre, alors que des rafales de neige glacée me fouettaient le visage et que les marches inférieures de la tour étaient recouvertes d’un manteau blanc, j’ai bien compris pourquoi les vents étaient si scrutés dans l’Antiquité et pourquoi on les considérait comme des dieux. Les tempêtes hivernales faisaient prendre conscience aux hommes de leur insignifiance face aux éléments. »


Les tempêtes n’étaient pas le seul danger auquel s’exposaient ceux qui s’aventuraient sur la mer. La piraterie a toujours été très présente en Méditerranée, dont elle n’a disparu qu’avec les derniers corsaires barbaresques, au début du XIXesiècle. Dans l’Antiquité, ainsi qu’elle le resta par la suite, elle était, à côté de la guerre, une des sources d’approvisionnement en esclaves. Fik Meijer décrit les liens entre piraterie et esclavage dans les chapitres qu’il consacre aux îles de Délos et Samos. La première, censée être le lieu de naissance d’Apollon et d’Artémis, était un centre religieux prestigieux qui acquit un statut politique avec la création, en 478 av. J.-C., de la ligue qui porte son nom, dominée en réalité par Athènes. Un demi-siècle auparavant, Délos était passée sous le contrôle du tyran de Samos Polycrate. Contrairement aux autres dirigeants de la région, il ne luttait pas contre la piraterie mais l’exploitait à son service. Avec lui, Délos devint un centre important du commerce des esclaves, une fonction qui ne fit que se développer durant les périodes hellénistique et romaine et dont l’île tirait sa prospérité, à côté de son rôle de sanctuaire religieux. 


La ligue de Délos avait été créée à la suite de la seconde guerre médique, remportée par les Grecs contre les Perses. Un de ces moments clés fut la bataille de Salamine, en 480 av. J.-C., sans doute la plus importante bataille navale de l’Antiquité. En s’appuyant sur le récit d’Hérodote, Fik Meijer raconte son déroulement. Le génie tactique de Thémistocle, commandant des forces grecques, fut d’attirer la flotte perse, très supérieure en nombre, dans le détroit séparant l’île de Salamine de la côte de l’Attique, où elle se trouva en difficulté pour manœuvrer. La victoire des Grecs, suivie d’une autre lors de la bataille terrestre de Platées, mit fin aux tentatives de la Perse de conquérir la partie orientale de la Méditerranée. Les historiens la considèrent donc décisive pour l’histoire de la Grèce et, au-delà, de la civilisation occidentale. 


Un des atouts des Grecs était la supériorité de leurs trières, navires de guerre qui dominèrent la Méditerranée durant plusieurs siècles. Galères de combat utilisées pour éperonner les bateaux ennemis et pour le transport de troupes, équipées d’une voile pour les longs trajets, elles étaient propulsées à la rame durant les affrontements. Chaque trière comprenait trois rangs de rames, actionnées par 170 rameurs, 54 au rang inférieur, 54 au milieu et 62 au rang supérieur. Dans les années 1980, sous la direction d’une équipe d’historiens, une trière grecque a été reconstituée. Long de 36,8 mètres, large de 5,45 et d’une hauteur de 5 mètres, le bateau, baptisé Olympia, qui a navigué, se trouve aujourd’hui en cale sèche à Athènes. À l’époque hellénistique, des navires de plus en plus gros furent construits, appelés quadrirèmes, quinquérèmes et sexirèmes. Le nombre de rangs de rames ne changeait pas – il resta toujours inférieur à trois –, c’est le nombre de rameurs par rame qui augmentait. Lorsqu’il atteignit douze ou seize rameurs par section latérale de rames, les navires devinrent très compliqués à manœuvrer.  


Fik Meijer évoque une autre bataille célèbre, celle d’Actium, qui, après l’assassinat de Jules César, assura la victoire d’Octave, futur empereur Auguste, sur son rival Marc Antoine. Elle est commémorée sur le site de Nicopolis, en Épire. Il explique en détail ce que les vestiges archéologiques et le contenu des épaves nous aident à comprendre du commerce dans l’Antiquité, notamment celui du vin, de l’huile et du garum, sauce très salée à base de poisson très prisée des Romains. Le commerce des bêtes sauvages s’opérait à une échelle étonnante. Les jeux du cirque au Colisée consommaient une quantité énorme d’animaux. Grâce à un édit de Dioclétien conçu pour mettre fin à la spéculation dans ce domaine, on connaît les prix auxquels ils étaient vendus : de 125 000 à 150 000 deniers pour un lion, 70 000 deniers pour un léopard, de 20 000 à 25 000 deniers pour un ours, 5 000 deniers pour une autruche. Les seuls animaux transportés avec un soin particulier étaient les chevaux amenés des provinces de l’Empire pour participer aux courses organisées au Circus Maximus.  


On trouve aussi dans Thalassa des pages sur le voyage de Paul de Tarse (saint Paul) de Jérusalem à Rome, et le naufrage dont il fut victime à Malte ; sur la machine d’Anticythère, calculateur analogique trouvé dans une épave au début du XXe siècle par des pêcheurs d’éponge dans un état de grande corrosion – composé de 37 engrenages en bronze, il permettait de suivre les mouvements de la Lune et du Soleil à travers le zodiaque et de prédire les éclipses ; et sur la fondation de Carthage par les Phéniciens ainsi que les tombes d’enfants d’une nécropole de la ville, mort-nés ou décédés en bas âge mais dont on a aussi affirmé qu’ils pouvaient avoir été sacrifiés au dieu Baal.  


Fik Meijer découvrit combien avait changé la ville de Bodrum, sur la côte d’Anatolie, l’ancienne Halicarnasse détruite par Alexandre le Grand puis reconstruite par les Romains, qui l’avait autrefois enchanté : « Il y a 50 ans […] des dromadaires et des chameaux se promenaient encore sur les quais, de nombreuses rues n’étaient pas encore pavées et il n’y avait que quelques restaurants épars. Rares étaient ceux qui se doutaient alors que Bodrum deviendrait un centre touristique de première importance, avec ses hôtels, ses discothèques et ses innombrables boutiques. » Et lorsqu’il plongea, près d’une île au large de la ville, sur les lieux où gisait 50 ans auparavant le contenu de l’épave d’un navire romain du IVe siècle apr. J.-C., il vit que la mer était vide : tout avait été transporté au musée et il n’y avait pas de poissons.   


Le voyage sur lequel est basé Thalassa est le dernier qu’il a effectué dans la région, à l’âge de 80 ans. Au départ, il avait l’intention de revisiter en compagnie de sa femme une série d’endroits qu’ils avaient tous les deux particulièrement appréciés. Le décès inopiné de son épouse quelques jours avant la date de leur départ rendit l’entreprise impossible. Après avoir hésité, il se décida finalement à accomplir le périple qu’il avait envisagé, sous une forme légèrement modifiée. Il savait que ce serait l’ultime occasion, pour lui, de retrouver autrement que dans ses souvenirs les lieux qu’il avait aimés. Le livre est donc imprégné d’un fort sentiment de mélancolie et de nostalgie, ce désir de revoir une terre à laquelle on est attaché qui, dans l’Odyssée, anime Ulysse au retour de la guerre de Troie quand il songe à Ithaque, et qu’éprouvaient les soldats décrits par Xénophon, rêvant de la mer Égée.  

LE LIVRE
LE LIVRE

Thalassa: Historische bespiegelingen rond de Middellandse zee de Fik Meijer, Prometheus, 2026

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